Lors du Salon mondial du tourisme de Paris, le 12 mars 2026, le cofondateur de la revue Natives s’est exprimé sur les enjeux liés aux peuples premiers. Dans cet entretien, Didier Hilard met en lumière leurs réalités et interroge nos pratiques touristiques. À travers sa revue et ses expositions, il défend le respect des cultures et du lien à la nature, tout en alertant sur les dérives du tourisme de masse. Il appelle ainsi à une prise de conscience collective et à un engagement plus responsable.
[Une revue pour donner la parole aux peuples premiers]
Présentez-vous à nos lecteurs.
Je suis Didier Hilard, cofondateur de la revue Native, une revue consacrée aux peuples racines et aux peuples autochtones. J’en suis le directeur artistique. Nous avons été cinq à créer cette revue il y a cinq ans, pour nous consacrer à la qualité, à la parole et aux richesses de tous les peuples autochtones.
Quand je dis autochtones, cela inclut aussi bien les Bretons, les Occitans, que les Ivoiriens, les Népalais ou les Amazoniens. L’idée est de témoigner de leur parole et de leur quotidien, pour proposer une immersion, une vraie rencontre — non pas un regard sur ces peuples, mais un regard avec eux.
[Un autre regard sur le monde et la nature]
Dans cette exposition (sur les peuples natifs au Salon du tourisme, ndlr), il y a justement leur parole, directement issue de leurs préoccupations. Cela nous aide à mieux comprendre leur quotidien, souvent marqué par la survie et le combat. C’est une invitation à prendre conscience des richesses de nos humanités, à les écouter, et même à les accompagner.
Par exemple, certains développent des techniques pour récupérer l’eau en période de sécheresse, ou utilisent la vapeur pour des soins — une sorte de sauna africain. Ils transforment les contraintes en ressources. Leur lien à la nature est essentiel, respectueux, et c’est quelque chose que nous avons un peu oublié en Occident.
Ils ne rejettent pas le progrès — un smartphone peut sauver des vies — mais ils ne sont pas non plus dans une logique de consommation. Il ne faut ni les idéaliser, ni les dénigrer. Il y a des personnes bien et d’autres moins bien, comme partout. Mais leur rapport authentique à la nature est fondamental.
[Accompagner sans imposer : une autre approche du développement]
Nous souhaitons aussi soutenir des projets qui viennent d’eux. Ils connaissent mieux leurs besoins que nous. S’ils ont besoin d’une école, on les accompagne. S’ils préfèrent une maison de santé ou une pharmacie traditionnelle moderne, on les soutient dans ce sens.
C’est eux qui décident. Nous, nous accompagnons avec exigence, dans une logique d’échange équitable, pour éviter les dérives et la corruption, et avancer ensemble dans une même direction.
[Tourisme : moins de dérives et plus de responsabilité]
Est-ce que vous ne pensez pas que le tourisme peut nuire à l’âme des villages ?
Complètement. S’il n’est pas responsable, solidaire et équitable, le tourisme peut être très destructeur.
Je travaille notamment en ethnoclinique avec les Comores. Par exemple, offrir directement un objet à un enfant peut déséquilibrer tout un village. Il faut passer par les structures locales, qui connaissent les règles culturelles.
Donner de l’argent pour des photos, ou faire de la “petite charité” sans comprendre les conséquences, peut être catastrophique. Il est essentiel d’éduquer au tourisme et de respecter les lieux. Beaucoup parlent de bonnes actions, mais laissent des déchets derrière eux.
Il faut comprendre que nos gestes ne sont pas neutres. Ce qui semble bien pour nous peut être nuisible pour les autres.
[Comprendre l’autre culture : la leçon de la fable kanak]
On raconte souvent une fable kanak, celle de la roussette et de la buse. La buse, cherchant refuge contre le froid, frappe à la porte de la roussette, mais n’obtient pas de réponse et finit par mourir. En réalité, la roussette vit la tête en bas : la buse n’a jamais frappé au bon endroit.
Cette histoire montre que nous interprétons les autres cultures à travers nos propres références. Les Kanaks disent : « Nous connaissons votre culture, mais vous ne connaissez pas la nôtre. Apprenez-la, et alors nous pourrons vraiment échanger. »
C’est exactement l’objectif de la revue Native : permettre à chacun de parler depuis sa propre culture, pour créer un véritable échange.
[Pourquoi exposer au Salon du tourisme ?]
Qu’est-ce qui vous a motivé à faire une exposition au Salon du tourisme ?
D’abord, pour la visibilité. Cela nous permet de porter un message. Tout le monde n’y sera pas sensible, mais au moins il est présent. Nous proposons aussi une charte du voyageur. Et le fait d’être dans un lieu de forte consommation est volontaire : cela invite à revenir à plus de sobriété et de conscience.
Il ne faut pas voir ces peuples comme de l’exotisme, mais comprendre leurs réalités, leurs difficultés, et leur capacité d’adaptation. Cela mérite respect et écoute.
Nous sommes tous sur la même planète. Il n’y a pas d’autre voie que celle du partage, de l’entraide et de l’intelligence du vivant.
[Une visibilité encore en construction]
Quel retour avez-vous du public ?
Petit à petit, nous gagnons en visibilité. Nous sommes une petite équipe, principalement basée à Toulouse, avec une personne à Marseille. Nous ne sommes pas en kiosque, car cela ne correspond pas à notre démarche, et cela génère beaucoup de gaspillage. Mais nous avons besoin d’être visibles, car nous parlons de tous les continents.
Ces expositions nous permettent de toucher davantage de monde. Il y a beaucoup de bénévolat. Je viens par exemple de monter plusieurs expositions en quelques jours.
[Un engagement personnel et profond]
Vous parlez avec beaucoup de passion. D’où cela vient-il ?
Je parle avec le cœur, simplement.
Depuis quand avez-vous cette sensibilité ?
Depuis tout petit. J’ai toujours été attiré par les rencontres multiculturelles. Ma première amoureuse, en maternelle, s’appelait Deyouf.
J’ai aussi travaillé très jeune sur des projets en Centrafrique.
J’ai toujours vécu dans cette ouverture. Je suis bien avec tout le monde. Pour moi, il n’y a pas de différence, seulement des singularités qui enrichissent ma vision du monde. C’est naturel chez moi. Je n’ai pas vraiment choisi.
Interview réalisée par Yaya K