Ci-dessous la transcription de l’intégralité de l’interview accordée par le Président de la République de Côte d’Ivoire à France 24, et diffusée le samedi 25 novembre 2017.
Monsieur le Président je vais commencer par une actualité dramatique. L’esclavage. En 2017 il y’a des esclaves africains qui sont vendus sur le sol africain. Quelle est votre réaction ?
C’est une ignominie. C’est un fait dont les auteurs doivent être traduits devant la Cours pénal internationale. C’est un crime contre l’humanité. C’est inqualifiable. Je trouve cela tellement dégoutant et choquant que je considère que l’Union Africaine a bien réagi ainsi que son Président. Et nous ( Côte d’Ivoire NDLR ), n’avons pas attendu d’ailleurs. Depuis 2015, nous avons rapatrié près de 1000 personnes. Et nous sommes en train de faire venir 400 ou 500 autres. Nous sommes dans ce processus parce que nous avions des informations que des africains étaient maltraités dans ce pays. Mais arrivé à l’esclavage, c’est une ignominie. C’est inacceptable.
C’est la faute de qui ? Certains dirigeants africains disent que c’est l’Europe. L’Europe a voulu…
Personnellement je ne rentre pas dans ce débat. Nous devons faire ce qu’il y’a lieu de faire dans nos pays respectifs. Depuis que nous sommes aux affaires nous faisons rentrer des Ivoiriens. Pas seulement de Libye. Nous avons fait rentrer des Ivoiriens du Gabon, d’Angola, de la Centrafrique à cause de l’insécurité. Les Ivoiriens qui veulent revenir en Côte d’Ivoire, nous leurs disons Revenez !
Mais il y en a encore beaucoup qui parte en Italie…
Si les gens essaient de partir, c’est parce qu’ils n’ont pas les opportunités. En Côte d’Ivoire, il y’en a de moins en moins. Je signale que la Côte d’Ivoire est un pays de transit. En réalité, les jeunes gens viennent en Côte d’Ivoire travailler un an ou deux ans parce que les salaires sont plus élevés que dans les pays voisins. Ils arrivent à économiser de l’argent et prennent la route du désert, ensuite de la Méditerranée et en Italie; quand ils arrivent, ils disent on vient de la Côte d’Ivoire. Cela ne veut pas dire qu’ils sont Ivoiriens. Mais nous condamnons ce genre de pratique.
Mais est-ce que vous vous dites quand-même que l’Europe confie à la Libye qui n’est pas un Etat de droit…
Ecoutez ! Cela n’est pas mon débat.
Est-ce que l’Afrique est responsable ?
L’Union africaine a montré une position que je partage. Maintenant chaque pays africain doit s’occuper de ses ressortissants. C’est notre première responsabilité.
Donc vous prenez une part de responsabilité ?
Evidemment que nous prenons une part de responsabilité. Mais nos concitoyens qui y sont allés , également ont pris une part de responsabilité. Nous devons faire en sorte que nos ressortissants aient des emplois, que nos jeunesses se sentent bien chez elles. Et après on verra comment avec l’Europe, la Libye et les autres, nous pourrons organiser ce problème. Mais il faut que l’ONU se prononce là-dessus. Je suis d’accord avec les Présidents, Macron, Alpha Condé. C’est une ignominie, un fait inqualifiable passible par la Cours pénal internationale. Je suis choqué par cette affaire.
Bientôt à Abidjan va se tenir le 5ème sommet Union africaine-Union Européenne. Cette question sera-t-elle à l’ordre du jour ? …
C’est évident ! Le Président de l’UA l’a indiqué. En tant que pays hôte nous souhaitons que ça soit le cas. Il ne faudrait pas que ce soit le seul sujet aussi. Nous avons la question de la coopération entre l’Afrique et l’Europe. C’est au centre des préoccupations. Le thèmes de notre rencontre, c’est : « Investir dans la jeunesse pour un avenir durable »…
C’est cette jeunesse qui part monsieur le Président….
C’est cette jeunesse qui part. Il est clair que la migration, ces faits d’esclavages seront au centre des discussions.
Est-ce que vous attendez des gestes de la part de l’Union Européenne. Vous avez dit qu’elle n’est pas coupable, responsable…
Non ! Je ne dis pas qu’elle n’est pas coupable, qu’elle n’est pas responsable. Ce que les autres font, c’est leur politique…
Et vous attendez un geste ?
Bien sûr, il faut que l’Europe s’ouvre, qu’elle fasse en sorte que ces jeunes gens qui ont des diplômes qualifiés soient à mesures d’aller faire des études, des stages de formations etc. Nous ne pouvons pas considérer que le problème de chômage doit être réglé par l’Europe. Nous avons un taux de croissance de plus de 9% depuis cinq ans. Nous avons créé plus de deux millions d’emplois. Notre jeunesse doit avoir du travail dans nos pays. Et nous accueillons six millions d’Africains sur notre territoire sur les 24 millions. C’est montrer donc notre ouverture. Mais je ne veux pas être un donneur de leçons aux autres pays.
Qu’est-ce que vous attendez de concret de ce sommet qui est important et symbolique pour la Côte d’Ivoire qui a tant souffert ?
D’abord le thème du sommet. Nous attendons que nous puissions dégager des éléments concrets sur les questions de l’emploi de la jeunesse. La formation, l’innovation qui attire la jeunesse. Il faut qu’on discute entre nous et qu’on trouve des réponses aux questions de paix et de sécurité. Ou à l’inverse, le problème du terrorisme. Je profite de l’occasion pour présenter mes condoléances au Président Al Sisi et le peuple égyptien pour l’attaque terroriste qui vient de se développer. C’est un élément essentiel. Nous avons dans notre région, le problème du Mali, Burkina, Niger, Boko Haram, le Tchad. Nous avons un certain nombre de pays, il ne se reste qu’en Afrique de l’Ouest où ces problèmes sont réels…
Dont la Côte d’Ivoire…
Bien sur la Côte d’ivoire. Je vois; l’attaque de Gand-Bassam. Mais en plus de cela, la question du climat. Vous êtes arrivé il y a quelques jours. Nous sommes quasiment au début de l’harmattan. Et il ne fait que pleuvoir. Il y’a un dérèglement climatique qui a des conséquences terribles sur les populations, les récoltes, les infrastructures. Voici des thèmes essentiels dit nous allons discuter.
Est-ce que la menace terroriste que vous évoquiez , ainsi que les attentats déjoués, est toujours là ?
Oui mais n’allons pas effrayer les populations. Nous leur disons qu’il y’a des possibilités d’attentats qui ont été déjoués. Depuis celui de Grand-Bassam, nous avons investi plus de 150 millions d’euros en outil, équipement en matière de renseignement pour pouvoir nous protéger. Nous avons des coopérations étroites avec des pays voisins. Mais ce n’est pas 100% garanti, on le voit partout ailleurs.
La situation au Mali se dégrade…
C’est vrai, le Mali c’est difficile. Nous avons des problèmes également au Burkina, Niger. Je me suis soulagé qu’au Nigeria ça va mieux. Les efforts du Président Bouhary contre Boko Haram, ce n’est pas réglé. Mais ça va mieux.
Sur les questions protocolaires de ce sommet. On sait qu’il y’a eu une petite dispute sur la présence du front Polisario. Le Roi du Maroc sera bien présent.
Le Roi du Maroc est chez lui en Côte d’Ivoire. Il sera présent et sera parmi les premiers à arriver ici. Et nous nous en réjouissons. Ce n’est pas son premier séjour. Et chaque qu’il vient, nous le retenons pendant des semaines. En ce qui concerne la participation, c’est un sommet de l’Union Africaine qui invite ses membres, l’Union Européenne fait de même. Je m’arrête là.
Un membre l’UA qui pourrait aussi poser problème. C’est le président du Soudan, Oumar El Béchir, inculpé pour crime contre l’humanité par la CPI.
La Président du Soudan avec qui je suis en contact m’a dit qu’il désignait son vice-Président pour le remplacer. Il n’y a donc pas de problème,puisqu’il ne vient pas.
Vous lui avez demandé de ne pas venir ?
Non je ne lui ai pas demandé. C’est un ami, je le connais depuis le fond monétaire international (FMI). Nous avons d’excellentes relations. Il m’a dit qu’il m’envoie son vice-Président.
Zimbabwé, Robert Mugabé, 37 ans de règne. Il a finalement démissionné contre immunité. Remplacé par son vice-président. Est-ce que c’est un bon ‘’coup d’ État’’ ?
Mieux vaut tard que jamais. Le Président Mugabe est parti. J’avais indiqué en début de semaine que je considérais qu’il devrait être traité avec dignité. Il a décidé de partir, c’est une bonne chose pour le Zimbabwe et son peuple.
Ça reste un coup d’État quand-même.
Je n’ai pas de qualification à donner. Je considère que le plus important, c’était un dénouement sans violence. Et c’est ce qui s’est passé. Et je m’en réjouis et m’en félicite.
Mais à l’avenir il faut qu’il y ait des élections sous supervision internationale et l’Union Africaine.
Ce sont les autorités du Zimbabwé qui doivent décider cela. S’ils veulent une supervision internationale. C’est un pays souverain. Maintenant il faut des élections transparentes et crédibles. C’est ce qui est le plus important. Et que tous les candidats puissent se présenter. Et que l’opposition puisse avoir au chapitre, à la presse. Que les choses se déroulent de manière transparente et acceptable par tous.
Ça vous choque qu’on ait donné une immunité à Mugabé ?
Je ne rentrerai pas dans ce débat. C’est le droit des Zimbabwéens. Si on dit qu’un Président qui démissionne a droit à des immunités, alors pourquoi priver Mugabé de cette immunité puisqu’il a démissionné.
Il pourra être poursuivi par les juridictions internationales ?
Si la justice internationale estime qu’il y a des faits qui lui sont reprochés, je crois que l’on verra avec le temps. Je vous signale qu’il a 93 ans tout de même.
Le Togo. Il y’a de cela quelques jours vous avez reçu Faure Gnasingbé. Il a appelé un dialogue. Mais il a dit pour dialoguer il faut être deux. L’opposition dit oui. Est-ce que vous êtes optimiste sur la tenue d’un véritable dialogue.
Nous les y encourageons. Il faut éviter la violence. C’est notre concept. C’est ce qui caractérise la Côte d’Ivoire. Sauf les 10 années où nous avons eu des difficultés. La Côte d’Ivoire est un pays de dialogue, de paix. C’est ce que nous souhaitons au Togo. Qu’ils fassent e sorte que le processus reprennent. Qu’il y’ait des élections transparentes démocratiques et que le meilleur gagne pour gérer le Togo.
Le meilleur pourrait être Faure Gnassingbé. Vous pensez qu’il pourra se représenter ?
C’est le choix des Togolais qui nous importe.
Je vais en revenir au Burkina Faso. L’ancien président Blaise Compaoré est ici. Et pour la première fois, depuis son exil, s’est exprimé par communiqué pour nier toute collusion avec les Djihadistes. Qu’est-ce que vous en pensez ?
Il m’a envoyé une copie de ce communiqué. Et je considère que c’est son droit de dire ce qu’il considère comme étant acceptable ou pas. La Côte d’Ivoire est un pays de liberté. Je n’ai pas de jugement à apporter. Bien sûr il y’a une obligation de réserve. Il l’a respectée de manière stricte depuis qu’il est en Côte d’Ivoire.
Pour en revenir à l’enquête au Burkina Faso sur le putsch manqué. Il y’a eu dans la presse récemment des réquisitoires du juge qui dit que votre Chef d’Etat-major particulier, le Général Diomandé aurait versé de l’argent voire des armes aux putschistes. Et comme c’est votre Chef d’État-major particulier vous êtes au courant. Quel est votre réaction ?
Je ne suis au courant de rien de cela. Et je suis sûr que mon Chef d’État-major n’est pas mêlé à cette affaire. Je ne crois pas en tout ce qui s’écrit dans la presse et dans certains médias. Croyez-moi.
Vous niez toute responsabilité ?
Nous avons de meilleures relations avec le Burkina. J’ai des meilleures relations personnelles avec le Président Roch Kaboré et les choses se passent très bien. Nous avons eu en juillet dernier, le traité d’amitié et de coopération. Nous continuerons dans cette voie. Les deux pays doivent vivre en parfaite harmonie, en paix et je crois que c’est ce qui se passe actuellement.
Vous avez récemment rencontré Guillaume Soro, le Président de l’Assemblée nationale. Il était parti pendant quelques mois. Il y’a eu beaucoup de tensions entre ses partisans et vous…
Pas ses partisans et moi. Je suis quand même le Chef de l’État . Je suis au-dessus de toutes ces mêlées. J’ai rencontré Guillaume Soro, Président de l’Assemblée nationale. Rencontrer un président d’institution, ce n’est rien d’extraordinaire.
Il y’a eu cette cache d’armes trouvée chez son directeur de protocole au moment des mutineries. Des accusations de liens entre lui et les mutins…
Je ne crois pas en tous ce qui se dit dans la presse. La justice est en train de faire son travail. Je suis donc bien placé pour dire que je ne dirai pas un mot sur les dossiers de justice.
Tout est rentré dans l’ordre ?
Ça veut dire qu’il y’avait un désordre. En ce moment-là je peux dire que tout est rentré dans l’ordre.
2020, prochaine élection présidentielle. Vous n’allez pas vous représenter ?
À priori, je ne le ferais pas. Parce qu’il est clair que nous avons une constitution qui m’aurait autorisé à le faire si je le souhaitais. Je ne suis pas pour les limitations des mandats dans les différentes Constitutions. Je l’ai fait savoir à l’occasion de la modification constitutionnelle au Rwanda. Mais ceci étant j’ai ma propre position. C’est une décision personnelle. Et je vous dis que c’est très important que les pays africain aient la limitation de mandat. Mais la durée et la limitation dépend de chaque pays et des circonstances.
Quand vous dites à priori, vous pourriez nous dire que c’est NON définitif. Là ce n’est pas un NON définitif
En politique on ne dit jamais NON. Mais ceci étant je me suis déjà prononcé sur cette affaire…
Mais ça fait un moment que vous ne l’avez pas fait. C’est pourquoi je vous repose la question
Attendez 2020, vous connaitrez ma réponse.
Juste la question de la Réconciliation. Vous avez dit que vous n’enverrez plus d’Ivoiriens à la CPI ; vous le maintenez ?
Oui ! Tout à fait. Je suis de ceux qui pensent que les pays africains qui sont à la CPI y sont allés de manière libre, volontaire. Il n’y a pas de raisons de prendre une décision de l’Union Africaine pour les obliger à quitter la Cours pénale internationale. Maintenant chaque pays prend des décisions souveraines. La nôtre est que nous n’enverrons plus personne à la CPI. Notre justice, maintenant est à même de juger ses concitoyens.
Une tanscription de Hilaire Gueby