Alors que la guerre en Ukraine s’installe dans la durée, une réalité encore peu documentée suscite une vive inquiétude sur le continent africain : le recrutement de jeunes Africains par la Russie pour combattre sur le front ukrainien, souvent sous couvert de promesses d’emplois civils. Des témoignages concordants, des enquêtes gouvernementales et des informations communiquées par les autorités ukrainiennes font état d’un phénomène qui toucherait plusieurs dizaines de pays africains.
Dans de nombreux cas, les recrues auraient répondu à des offres d’emploi diffusées sur les réseaux sociaux ou par des intermédiaires locaux, promettant des postes dans la sécurité, la logistique ou l’industrie, avec des salaires attractifs et une prise en charge du voyage. Une fois arrivés en Russie, certains se seraient retrouvés contraints de signer des contrats militaires rédigés uniquement en russe, sans traduction ni accompagnement juridique, avant d’être envoyés dans des zones de combat en Ukraine.
Le Kenya figure parmi les pays les plus concernés. Les autorités kényanes ont récemment confirmé que plus de 200 de leurs ressortissants combattraient actuellement aux côtés des forces russes. Le décès, le 11 décembre, de Zeuni Joël, ancien membre du Bataillon d’intervention rapide, a marqué un tournant dans la prise de conscience nationale. Plusieurs familles ont depuis témoigné publiquement, évoquant des proches partis pour un emploi civil et retrouvés sur le front. Un athlète kényan capturé par les forces ukrainiennes a notamment déclaré avoir signé un contrat militaire sans en mesurer les implications.
L’Afrique du Sud est également confrontée à une situation similaire. Dix-sept Sud-Africains, accompagnés de deux ressortissants botswanais, auraient été recrutés après des promesses de formations ou de stages à l’étranger. Leurs familles affirment qu’ils se trouvent actuellement dans l’est de l’Ukraine et tentent de rentrer. L’affaire a conduit à l’ouverture d’enquêtes officielles et à des plaintes pour escroquerie et traite d’êtres humains.
Selon les autorités ukrainiennes, plus de 1 400 Africains originaires d’au moins 36 pays combattraient aujourd’hui pour la Russie, un chiffre jugé probablement en deçà de la réalité. Des cas de combattants africains capturés ont été signalés, notamment parmi des ressortissants sénégalais, tandis que des familles camerounaises rapportent des disparitions inexpliquées après des départs pour des emplois supposément sécurisés en Russie.
Face à cette situation, plusieurs gouvernements africains ont commencé à réagir. Le Kenya a multiplié les avertissements publics et engage des démarches diplomatiques pour identifier et rapatrier ses ressortissants. L’Afrique du Sud explore des voies juridiques et consulaires pour obtenir le retour de ses citoyens. De son côté, l’Ukraine appelle les États africains à renforcer la sensibilisation contre ces réseaux de recrutement, qu’elle assimile à une forme de manipulation et d’exploitation de la précarité économique.
Au-delà des chiffres, cette affaire met en lumière les vulnérabilités socio-économiques dont certains réseaux tirent profit, et pose la question de la responsabilité des États face à l’exportation de main-d’œuvre vers des conflits armés. Une problématique désormais au cœur des préoccupations diplomatiques entre l’Afrique, la Russie et l’Ukraine.
Une correspondance particulière de F. Kouadio
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