Afrique

Carnet de voyage au Maroc : L’Afrique au cœur de l’ambition de l’Université Mohammed VI Polytechnique, en route vers Yamoussoukro

Par Alafé Wakili14 janvier 2026

Alors que le Maroc vit au rythme de la Coupe d’Afrique des Nations 2025, qui s’achève le 18 janvier 2026, le pays montre qu’il est plus qu’une terre de football, même si la coupe du monde est aussi en mire. En effet, le lundi 12 janvier 2026, Rabat a accueilli une journée stratégique consacrée à l’avenir de l’agriculture africaine, de la recherche scientifique et de la formation des élites du continent. Ainsi plus de 300 participants, entre décideurs publics, chercheurs, praticiens et partenaires internationaux, [(sans oublier des journalistes issus de la presse marocaine et africaine, notamment Ousseynou Wade (Leral / Leral TV, Sénégal ) Momo Cissé (Le Dakarois/SenTV Sénégal), Pascale Kouamé (Life TV Côte d’Ivoire) et Wakili Alafé (L’Intelligent d’Abidjan Côte d’Ivoire)], ont pris part à la Conférence UJALA 2026, organisée par l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P) et le J-PAL (Abdul Latif Jameel Poverty Action Lab).

Cette séquence intellectuelle et institutionnelle s’inscrit dans une dynamique  de faire de la science un levier opérationnel de transformation agricole, économique et sociale en Afrique. Elle marque aussi une étape symbolique dans l’expansion panafricaine de l’UM6P, qui annonce l’ouverture prochaine d’une école dédiée à l’agriculture digitale à Yamoussoukro, en partenariat avec l’INPHB.

UJALA 2026 : la science guide l’avenir de l’agriculture africaine

La Conférence UJALA qui est l’acronyme de UM6P J-PAL Applied Lab for Agriculture, illustre un modèle de collaboration entre université, monde de la recherche internationale et secteur productif. Cofondé par l’UM6P et J-PAL, le laboratoire UJALA vise à traduire les résultats de la recherche scientifique en politiques publiques et pratiques agricoles fondées sur des données probantes, grâce notamment aux évaluations randomisées.

La conférence inaugurale a été prononcée par la professeure Esther Duflo, Prix Nobel d’économie 2019 et professeure au MIT (Massachusetts Institue of Technology). Son intervention a permis de noter que le changement climatique n’est plus une menace future, mais une réalité déjà à l’œuvre. Elle a rappelé les données du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) qui montrent une hausse durable des températures, y compris dans les scénarios les plus optimistes. Or, cette évolution frappe de manière profondément inégale les régions du monde.

L’Afrique, peu responsable des émissions historiques de gaz à effet de serre, en subira pourtant les impacts les plus sévères : baisse de la productivité agricole, stress thermique, insécurité alimentaire accrue. Cette « double inégalité » est d’autant plus critique que l’agriculture demeure le principal moyen de subsistance de millions de ménages africains. Passer de 30 à 32 degrés dans une zone déjà chaude a des conséquences bien plus lourdes que des hausses équivalentes dans des régions tempérées.

Repenser les modèles d’extension agricole

Au cœur des débats figure la question de l’efficacité des politiques agricoles. Esther Duflo est revenue sur les limites du modèle classique d’extension agricole, fondé sur la formation de quelques « fermiers modèles » censés diffuser ensuite les bonnes pratiques dans leur communauté. Une expérimentation menée au Rwanda sur des producteurs de café a révélé des effets inattendus, voire contre-productifs.

Si les agriculteurs formés amélioraient effectivement leurs rendements, leurs voisins non formés voyaient parfois leur situation se détériorer. En cause : une réallocation de la main-d’œuvre, les fermiers formés s’entraidant entre eux au détriment des autres, notamment lors des périodes critiques. Conclusion : sans précautions méthodologiques, certaines politiques bien intentionnées peuvent réduire la productivité globale.

C’est précisément pour éviter ces écueils que le laboratoire UJALA mène des projets d’évaluation rigoureux. Parmi eux, le programme « Bundle Service » au Ghana, porté par OCP Nutricrops, combine formation, crédit et analyses de sols adaptées aux réalités locales. En Côte d’Ivoire, l’évaluation du dispositif de « Last Mile Delivery » – ou Village Input Fairs – vise à résoudre les problèmes de coordination entre l’offre et la demande d’intrants agricoles, en s’appuyant sur des outils innovants comme l’imagerie satellitaire.

L’UM6P, une université africaine de souveraineté

Au-delà de la conférence, la journée du 12 janvier 2026 a permis de mieux comprendre la trajectoire singulière de l’Université Mohammed VI Polytechnique. Née de la transformation stratégique du groupe OCP à partir de 2007-2008, l’UM6P incarne la volonté du Maroc de passer d’un modèle extractif à une économie de la connaissance et de la valeur ajoutée.

Sous l’impulsion de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, l’université a élargi sa mission initiale pour devenir une institution panafricaine au service du continent. Agriculture, eau, énergie, intelligence artificielle, santé, gouvernance : l’UM6P se positionne comme un outil de souveraineté technologique, alimentaire et éducative, démontrant qu’il est possible de bâtir des institutions d’excellence avec des ressources africaines.

Inaugurée en 2017, l’UM6P s’appuie sur un écosystème intégré centré autour du campus de Benguerir, véritable laboratoire à ciel ouvert de 1 000 hectares. Ferme expérimentale, Green Energy Park, data center Atlas Cloud Services, incubateur StartGate : la recherche y est directement connectée aux usages. L’université dispose également de campus à Rabat, Laâyoune et développe des projets à Casablanca et Mazagan, tout en entretenant des relais à Paris, Montréal, New York et Boston.

Yamoussoukro, prochaine étape de l’ambition panafricaine

C’est dans cette logique d’expansion maîtrisée que s’inscrit le projet d’ouverture d’une école d’agriculture digitale à Yamoussoukro, en partenariat avec l’Institut national polytechnique Félix Houphouët-Boigny (INPHB). Présenté comme un projet pilote, il suscite déjà l’intérêt de la Banque mondiale et pourrait préfigurer un déploiement plus large du modèle UM6P en Afrique de l’Ouest.

Concernant l’aspect méritocratique, le futur campus de Yamoussoukro prévoit de n’accueillir que des étudiants boursiers pendant les 3 premières années. Les frais de scolarité ne coûteront pas grand-chose pour que l’aspect financier ne soit pas source de blocage pour étudier dans cette formation d’excellence.

L’université se définit comme une « preuve de concept » : former des talents africains, produire une recherche de niveau mondial, et proposer des solutions adaptées aux réalités locales. Cette philosophie repose sur une méritocratie assumée : plus de 80 % des étudiants sont boursiers, dont 60 % bénéficient d’une prise en charge totale.

La Fondation Ibn Rochd, pilier de l’accès à l’excellence

Créée en 2020 et reconnue d’utilité publique, la Fondation Ibn Rochd constitue l’un des piliers de cet édifice. Premier pourvoyeur privé de bourses au Maroc, elle soutient plus de 4 700 étudiants, avec un budget annuel d’environ 40 millions d’euros, dont 95 % consacrés directement aux bourses.

Au-delà du financement, la fondation assure un accompagnement global : orientation, compétences de vie, suivi des alumni et encouragement au « give back ». En partenariat avec des acteurs internationaux comme la Fondation Mastercard, elle renforce l’accès des jeunes africaines à des filières d’excellence, tout en diversifiant ses sources de financement à l’image des grandes universités mondiales.

Regards croisés d’étudiants africains

La journée s’est conclue par un échange avec deux étudiants rwandais en Master d’Agribusiness à l’UM6P. Eric, issu d’une communauté agricole, ambitionne de réduire le fossé entre petits exploitants et marchés. Amkori Gopelik, entrepreneure, a tiré les leçons de l’échec de sa première startup pour bâtir des projets mieux ancrés dans les réalités du terrain.

Tous deux partagent un même objectif : retourner au Rwanda pour créer de la valeur localement, en s’appuyant sur les compétences acquises au Maroc. Leurs témoignages incarnent la promesse de l’UM6P : former des leaders africains capables de penser globalement et d’agir localement.

De Rabat à Benguerir, puis demain à Yamoussoukro, l’Université Mohammed VI Polytechnique trace ainsi les contours d’un nouvel imaginaire africain de l’enseignement supérieur : exigeant, souverain et résolument tourné vers l’impact.

Wakili Alafé, envoyé spécial, Rabat

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